L'Art Érotique du Japon: Les Shunga et leur Histoire

28/08/2022

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Le Japon de l'époque d'Edo (1603-1868) fut le théâtre d'une révolution artistique et sociale sans précédent, donnant naissance à l'Ukiyo-e, un mouvement dont le nom même, « image du monde flottant », évoque la fugacité et les plaisirs éphémères de la vie urbaine. Loin des toiles aristocratiques de l'école Kanō, l'Ukiyo-e, principalement incarné par les estampes gravées sur bois, devint l'expression d'une nouvelle bourgeoisie marchande et d'une société en pleine mutation. Au sein de ce foisonnant univers artistique, un genre particulier a toujours suscité fascination et parfois controverse: les shunga. Mais qui a vraiment "inventé" ces œuvres audacieuses, et quelle fut leur place dans ce monde flottant ?

Table des matières

Les Shunga: Images du Printemps et Art Subtil

Les shunga (春画), littéralement « images du printemps », sont des estampes japonaises érotiques qui s'inscrivent pleinement dans le style Ukiyo-e. Cette appellation poétique, un euphémisme dérivé de l'expression chinoise « image du palais du printemps », était un moyen subtil d'évoquer leur caractère sexuel sans le nommer directement. L'âge d'or des shunga coïncide avec l'époque d'Edo, entre le XVIIe et le XIXe siècle. Bien que considérées comme clandestines, elles bénéficiaient d'une tolérance étonnante de la part des autorités, n'ayant été saisies qu'une seule fois, en 1841, témoignant d'une certaine complaisance discrète du pouvoir.

Qui a inventé les shunga ?
Les shunga constituent très tôt une catégorie majeure au sein de l’ ukiyo-e, jusqu'à en représenter une part essentielle les premiers temps, puisque, aux alentours de 1680, Sugimura Jihei, contemporain de Moronobu, leur consacre près des deux tiers de son œuvre 64.

Il n'existe pas un unique inventeur des shunga, mais plutôt une émergence de ce genre au sein même de l'Ukiyo-e naissant. Les shunga furent une composante majeure dès les débuts du mouvement, représentant une part essentielle de la production artistique. Dès les années 1680, des artistes comme Sugimura Jihei, un contemporain de Moronobu (souvent considéré comme le fondateur de l'Ukiyo-e général), consacraient près des deux tiers de leur œuvre à ces représentations érotiques. Cela démontre que le genre n'était pas marginal, mais intrinsèquement lié au développement de l'estampe populaire.

En fait, la quasi-totalité des grands maîtres de l'Ukiyo-e se sont adonnés à la production de shunga. Parmi eux, on retrouve des noms illustres tels que Harunobu, Shunshō, Kiyonaga, Utamaro, Eishi, Hokusai, et même Hiroshige. Ils ont tous produit des shunga, parfois en abondance, sous forme d'estampes pour une large diffusion, ou plus rarement sous forme de peintures. Cette omniprésence des shunga parmi les œuvres des artistes majeurs souligne leur importance culturelle et commerciale à l'époque.

L'Ukiyo-e: Un Art Populaire en Pleine Effervescence

Pour comprendre les shunga, il est essentiel de les replacer dans le contexte plus large de l'Ukiyo-e. Après des siècles de déliquescence du pouvoir central et de guerres civiles, le Japon connaissait une ère de paix et de prospérité sous l'autorité incontestée du shogunat Tokugawa. Cette stabilité entraîna une transformation sociale profonde: l'aristocratie militaire perdit de son influence au profit d'une bourgeoisie urbaine et marchande émergente. C'est cette nouvelle classe qui allait définir les centres d'intérêt artistiques de l'époque.

L'Ukiyo-e, avec ses techniques d'estampe, offrait une reproduction sur papier peu coûteuse, rendant l'art accessible à tous, bien loin des peintures élitistes. Les sujets étaient résolument nouveaux et correspondaient aux goûts de la bourgeoisie: les belles femmes (bijin), les courtisanes célèbres (oiran), le théâtre kabuki, les lutteurs de sumo, les créatures fantastiques (yōkai), les calendriers (egoyomi), les cartes de vœux (surimono), et bien sûr, les scènes érotiques des shunga. L'art devint ainsi un miroir des divertissements et de la vie quotidienne.

La Technique de l'Estampe: Démocratisation et Maîtrise

L'essor de l'Ukiyo-e est indissociable de la technique de la gravure sur bois, importée de Chine bien avant l'époque d'Edo. Initialement monochromes, les estampes furent ensuite rehaussées à la main, puis, grâce à l'innovation de Harunobu au milieu du XVIIIe siècle, devinrent polychromes, donnant naissance aux magnifiques nishiki-e (« estampes de brocart »). Ce procédé permettait des tirages en grande série (quelques centaines d'exemplaires par planche avant usure), rendant les œuvres financièrement abordables pour les citadins.

Le processus de fabrication d'une estampe Ukiyo-e était complexe et collaboratif, impliquant plusieurs artisans :

  1. L'artiste créait un dessin-maître à l'encre (shita-e).
  2. Un graveur collait ce dessin sur une planche de bois (cerisier ou catalpa) et évidait les zones blanches, détruisant l'original au passage, pour créer le dessin en relief.
  3. Cette « planche de trait » était encrée pour produire des copies du dessin original.
  4. Ces copies servaient à leur tour à coller sur de nouvelles planches de bois, où les zones à colorer étaient laissées en relief. Chaque couleur nécessitait sa propre « planche de couleur ».
  5. L'imprimeur appliquait successivement les différentes planches encrées sur le papier, utilisant des marques de calage (kento) pour un ajustement parfait et un tampon (baren) pour frotter le papier et assurer l'encrage.

Il est crucial de noter que chaque estampe produite par ce processus était considérée comme un original. L'artiste ne gravait pas lui-même les planches, mais supervisait l'ensemble du processus éditorial. Le succès de certaines séries pouvait même nécessiter plusieurs regravures, parfois avec de légères variations, ce qui explique l'existence de multiples versions originales d'une même estampe.

La Censure et la Subtilité des Artistes

Malgré l'apparente liberté de l'Ukiyo-e, la censure du bakufu (gouvernement militaire) était bien présente. Les sujets politiques ou les personnages des strates supérieures de la société étaient rarement tolérés. Paradoxalement, bien que la sexualité ne soit pas officiellement autorisée, les shunga étaient omniprésents. Les artistes et éditeurs étaient parfois punis pour des œuvres sexuellement explicites, comme Utamaro, qui fut menotté pendant 50 jours pour avoir représenté la femme et les concubines de Hideyoshi. Cependant, cette sanction était souvent liée à l'association de sujets libertins avec le monde politique de l'époque, plutôt qu'à l'érotisme pur, qui bénéficiait d'une forme de "complaisance tacite".

La censure s'étendait également aux couleurs, dans le but de lutter contre l'inflation et le luxe ostentatoire. Des artistes comme Kubo Shunman contournaient ces restrictions en créant des estampes d'une subtilité remarquable, avec de magnifiques dégradés de gris. De plus, à partir de 1793, il fut interdit de faire figurer le nom des femmes sur les estampes, à l'exception des courtisanes du Yoshiwara. Les artistes, comme Utamaro, développèrent alors des jeux intellectuels en cachant les noms sous forme de rébus, avant que cette pratique ne soit elle aussi interdite en 1796.

Les Grands Noms et les Genres de l'Ukiyo-e

L'histoire de l'Ukiyo-e est jalonnée de maîtres qui ont chacun apporté leur pierre à l'édifice, explorant divers genres et techniques :

Les Primitifs (vers 1670-1765)

Le véritable essor de l'Ukiyo-e débute avec Moronobu, considéré comme son fondateur, qui a su fédérer les premières tentatives pour en faire un genre accompli. Sugimura Jihei, son contemporain, se distingue par sa production massive de shunga dès cette période. Kiyonobu, quant à lui, excelle dans les portraits d'acteurs de kabuki. Masanobu introduit de nombreuses innovations techniques, comme la perspective occidentale et l'idée d'imprimer les couleurs avec des blocs de bois séparés (les benizuri-e, utilisant le rose et parfois le vert). L'école Kaigetsudō, avec son maître Kaigetsudō Ando, est célèbre pour ses peintures de courtisanes hiératiques et mystérieuses. Sukenobu amorce une évolution vers des représentations de femmes moins majestueuses, influençant Harunobu.

Les Estampes de Brocart (Nishiki-e) et l'Âge d'Or (seconde moitié du XVIIIe siècle)

Vers 1765, Harunobu révolutionne la technique en développant les nishiki-e, ou « estampes de brocart », des œuvres polychromes d'une grande finesse. Outre les bijin-ga (portraits de belles femmes), les scènes de kabuki et de la vie quotidienne deviennent des sujets majeurs. Koryusai et Bunchō suivent cette voie, tandis que Shunshō fait évoluer l'Ukiyo-e avec ses scènes de kabuki, préfigurant le style de Sharaku.

L'arrivée de Kiyonaga vers 1780 marque le début de « l'âge d'or » de l'Ukiyo-e, qui se poursuit avec Utamaro et Sharaku. Kiyonaga innove en délaissant les petits formats au profit du grand ōban et en créant de grandes compositions sur plusieurs feuilles, représentant des femmes sveltes et souvent en groupe. Utamaro, de son côté, excelle dans les portraits « en gros plan » (okubi-e) de jolies femmes et de courtisanes, souvent sur des fonds micacés spectaculaires (kira-e) ou avec des techniques de gaufrage. Sharaku, actif seulement quelques mois en 1794-1795, atteint le sommet dans la représentation des acteurs de kabuki, avec un style spectaculaire et excessif.

Qui a inventé les shunga ?
Les shunga constituent très tôt une catégorie majeure au sein de l’ ukiyo-e, jusqu'à en représenter une part essentielle les premiers temps, puisque, aux alentours de 1680, Sugimura Jihei, contemporain de Moronobu, leur consacre près des deux tiers de son œuvre 64.

Nouveaux Thèmes et Déclin (XIXe siècle et ère Meiji)

Au XIXe siècle, Hokusai et Hiroshige dominent la scène, introduisant de nouveaux thèmes comme les paysages (fūkei-ga) et les « vues célèbres » (meisho-e), influencés par la perspective occidentale. Les Trente-six vues du mont Fuji de Hokusai et les différentes « routes du Tōkaidō » d'Hiroshige sont des exemples emblématiques. La vie quotidienne et le fantastique (yōkai) prennent également une grande importance.

Avec l'ouverture forcée du Japon à l'Occident et la Restauration Meiji en 1868, l'Ukiyo-e traditionnel décline, supplanté par la photographie et les techniques d'imprimerie occidentales. Les couleurs naturelles sont remplacées par des teintes chimiques. Yoshitoshi est considéré comme le dernier grand artiste Ukiyo-e de cette période. Au XXe siècle, des mouvements comme le shin-hanga et le sōsaku-hanga tentent de faire revivre l'estampe japonaise en intégrant des éléments occidentaux tout en conservant des thèmes traditionnels.

Le Monde Flottant au Quotidien: La Société d'Edo

L'Ukiyo-e et les shunga sont profondément imprégnés du monde dans lequel évoluaient leurs créateurs et leur public. La paix retrouvée sous les Tokugawa a permis une expansion démographique et économique remarquable. Le système de « résidence alternée » (sankin kotai) a conduit à la présence d'une importante population de samouraïs oisifs à Edo, qui, avec la bourgeoisie marchande en pleine ascension, constituait la clientèle principale des quartiers de plaisir.

Le Yoshiwara et les Courtisanes

Le Yoshiwara, quartier réservé d'Edo créé en 1617, était un monde à part, où la hiérarchie sociale s'effaçait au profit de l'argent. Hommes d'affaires, samouraïs, dandys, écrivains et peintres s'y côtoyaient dans les « maisons vertes », les maisons de thé et les restaurants. Les artistes Ukiyo-e, en particulier Utamaro avec ses célèbres bijin-ga, étaient les promoteurs de ces lieux, vendant à des prix modiques les portraits des courtisanes les plus célèbres. La notoriété de ces courtisanes, notamment les tayu et les oiran, reposait sur bien plus que leur beauté: leurs talents musicaux, leur esprit et leur culture en faisaient de véritables icônes de la mode et de l'élégance.

Le Théâtre Kabuki et le Sumo

Le théâtre kabuki, fondé par Izumo no Okuni au début de l'ère Edo, devint l'autre grand pôle d'attraction pour les artistes Ukiyo-e. D'abord joué par des prostituées, puis par des éphèbes, il évolua vers le yarō kabuki, uniquement interprété par des hommes adultes, adoptant une forme plus scénique et artistique. Les yakusha-e, ou « images d'acteurs de kabuki », servaient de programmes et de supports publicitaires pour les théâtres, immortalisant les acteurs et leurs rôles. Sharaku est l'exemple le plus éclatant de ce genre.

Les lutteurs de sumo, sport populaire et chargé de symbolisme shinto, furent également un sujet de prédilection. Après avoir été interdits en public, les combats devinrent un spectacle professionnel très prisé à Edo, avec des lutteurs sponsorisés par les daimyos et bénéficiant du statut de samouraï. Moronobu, puis Bunchō, Koryusai, Shunsho, Utamaro, Sharaku et Hokusai, tous ont représenté ces figures imposantes.

Les Paysages et les Cinq Routes

Avec l'assimilation de la perspective occidentale, les paysages (fūkei-ga) et les « vues célèbres » (meisho-e) devinrent un genre majeur. Les Cinq Routes (Gokaidō) du shogunat Tokugawa, notamment le Tōkaidō reliant Tokyo à Kyoto, furent des sources d'inspiration inépuisables pour des artistes comme Hiroshige. Ses séries dépeignant les stations et les scènes de la vie le long de ces routes offrent un aperçu précieux d'un monde aujourd'hui disparu, peuplé de paysans, portefaix, pèlerins et samouraïs.

Questions Fréquentes sur les Shunga et l'Ukiyo-e

Les shunga étaient-ils légaux au Japon ?
Officiellement, les shunga étaient considérés comme illégaux et clandestins. Cependant, ils bénéficiaient d'une certaine "complaisance tacite" de la part du pouvoir. Les saisies étaient rares, la plus notable étant en 1841. Les autorités étaient souvent plus préoccupées par les allusions politiques que par l'érotisme pur.
Qui sont les principaux artistes ayant produit des shunga ?
Presque tous les grands maîtres de l'Ukiyo-e ont produit des shunga. Parmi les plus prolifiques ou célèbres, on trouve Sugimura Jihei (dès les débuts), Harunobu, Shunshō, Kiyonaga, Utamaro, Eishi, Hokusai et Hiroshige.
Qu'est-ce que le "monde flottant" (Ukiyo) ?
Dans son sens ancien, "Ukiyo" avait des connotations bouddhiques d'impermanence et de résignation face à un monde transitoire. Au XVIIe siècle, les habitants d'Edo ont détourné ce terme pour désigner la vie joyeuse, insouciante et éphémère des quartiers de divertissement, des théâtres et des maisons de plaisir. L'expression "vivre uniquement le moment présent" en est une parfaite illustration.
Comment les estampes Ukiyo-e étaient-elles produites ?
Elles étaient produites par un processus collaboratif: un artiste dessinait l'œuvre, puis des graveurs découpaient des blocs de bois pour chaque couleur et pour les contours, et enfin des imprimeurs utilisaient ces blocs pour transférer l'encre sur le papier, en utilisant des repères (kento) pour l'alignement précis des couleurs. Ce processus permettait des tirages en grande série.
Pourquoi l'Ukiyo-e a-t-il décliné à l'ère Meiji ?
L'Ukiyo-e a décliné avec l'ouverture du Japon à l'Occident et l'arrivée de nouvelles technologies comme la photographie et les techniques d'imprimerie modernes. Les couleurs chimiques ont également remplacé les pigments naturels, altérant le style traditionnel. Les goûts du public ont évolué, bien que l'art ait connu des renaissances au XXe siècle avec les mouvements shin-hanga et sōsaku-hanga.

Héritage et Influence Contemporaine

Bien que l'Ukiyo-e traditionnel ait connu son déclin, son influence perdure. Les shunga, en particulier, ont laissé une empreinte significative dans l'histoire de l'art érotique. Plus largement, l'Ukiyo-e continue d'inspirer de nombreux artistes contemporains et est reconnu comme un jalon majeur de l'histoire de l'art mondial. L'engouement occidental pour ces estampes, connu sous le nom de "japonisme", a profondément influencé des mouvements artistiques majeurs comme l'impressionnisme, avec des artistes tels que Van Gogh, Monet, Degas et Klimt.

Aujourd'hui, l'esprit de l'Ukiyo-e se retrouve même dans la culture populaire japonaise moderne. Les mangas et les anime, ces formes d'expression si répandues, sont les descendants directs d'une longue tradition d'histoires en images remontant aux emaki du XIIe siècle, en passant par les carnets de croquis des maîtres de l'Ukiyo-e comme Hokusai avec ses célèbres Manga. Les codes visuels, de la caricature aux scènes d'action et même à l'art érotique (ero manga), trouvent leurs racines dans ce "monde flottant" d'autrefois.

Ainsi, les shunga, loin d'être un simple genre marginal, sont une facette essentielle de cet art populaire et vibrant qu'est l'Ukiyo-e, témoignant de la richesse culturelle et de la liberté d'expression relative d'une époque révolue, dont l'écho résonne encore aujourd'hui.

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